Sociologie et droits de l’homme / M. Chaumont y M. Molitor

Posted on 2014/08/09

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Article de M. Chaumont et M. Molitor, extrait de «Les sciences humaines et les droits de l’homme», sous la direction de Raymond Bruyer, Coll. Psychologie et Sciences Humaines, Pierre Mardaga Editeur. Fuente: social.chez.com

1. Une société sans droits de l’homme
2-. Le projet de la sociologie
3-. Sociologie et droits de l’homme

Jean-Marie Domenach : “La société n’est pas faite par Dieu, ni par la nécessité ou le hasard, elle est faite par les hommes. D’où, deux conséquences : premièrement, les hommes sont capables de la comprendre et de la changer (ainsi sont donfés simultanément la sociologie et le socialisme) ; deuxièmement, les institutions sont des fabrications et n’inspirent plus le respect que l’on porte au sacré ; bientôt, elles seront ressenties comme arbitraires, étouffantes, insupportables”.

Voilà définis lapidairement trois éléments qui précisent la démarche de la sociologie : le projet scientifique (la connaissance des mécanismes sociaux, des relations sociales complexes qui forment la société), les conditions d’existence de la sociologie come science (l’autonomie et l’indépendance par rapport aux pouvoirx de tous ordres), son rapport à la pratique sociale (la sociologue peut être un outil de libération et aider à a construction d’un monde plus libre et plus fraternel ; certaines de ses productions peuvent être utilisées comme instrument de contrôle et de manipulation).

Dans ce chapitre, nous tenterons de rendre compte des rapports entre la sociologie et les droits de l’homme à travers trois interrogations :

– comment caractériser une société sans droits de l’homme ?
– quel est le projet de la sociologie ?
– quelles pourraient être les utilisations de la sociologie contraires aux droits de l’homme ? Inversement, en quoi la sociologie pourrait-elle contribuer positivement à la promotion de ceux ci ?

1-. Une société sans droits de l’homme

A première vue, il n’est pas difficile de définir une société qui ne respecte pas les droits de l’homme. Une telle société se caractérise par une concentration des pouvoirs, telle qu’au-delà des séparations institutionnelles ou formelles distinction entre pouvoirs législatif, exécutif, judiciaire il est impossible au citoyen de jouer un pouvoir contre l’autre ou de développer des contre-pouvoirs. Ainsi, la concentration étatique des pouvoirs politiques, économiques et culturels réduit au minimum la zone d’autonomie des individus et accroît, à l’inverse, la capacité de sanction des dirigeants. Le citoyen peut être privé d’emploi pour contestation culturelle, se voir privé de droits politiques pour comportement économique fautif, etc. Il n’existe pas de garantie concernant les individus ou les groupes contre les atteintes à leur intégrité physique, morale ou spirituelle qui les contraignent à des choix forcés.

Pourtant, ces définitions restent très générales. Il faut donc imaginer un système de repérage beaucoup plus précis de ces situations.

La probabilité est grande de voir les droits de l’homme non respectés là où l’Etat – ou une organisation hégémonique ou monopolistique – envahit tout le champ du politique, de l’économique et du culturel en concentrant tous les pouvoirs et toutes les initiatives légitimes. L’inexistence d’une démocratie ” formelle ” pourrait être un autre indice important de cette situation. à condition que l’on n’oublie pas qu’elle devient inopérante quand les champs d’action essentiels sont étroitement contrôlés par un pouvoir unique. L’analyse en termes de démocratie formelle peut néanmoins être fructueuse dans la mesure où, pour reprendre les propositions développées par Agnès Heller [2], le caractère formel des démocraties modernes repose sur la séparation relative de l’Etat et des structures de la société. Les grands principes de la démocratie formelle sont contenus dans les Constitutions de nombreux Etats modernes :

– le pluralisme, c’est-à-dire la coexistence légitime d’idéologies et la légitimité de l’objectif d’occupation du pouvoir par les groupes engagés dans la compétition politique ; – la liberté de s’engager par contrat et de réviser ces engagements ;
– la délégation du pouvoir, en d’autres termes les règles de la représentation ou de la participation politique, garantissant la légitimité des gouvernants quand ils sont désignés par la majorité des citoyens.

Cela dit, il faut souligner que la démocratie formelle assure surtout le respect des règles du jeu et la garantie d’une possibilité de remplacer les agents du pouvoir en cas de décalage trop marqué entre les orientations ou les pratiques de la gestion et les aspirations populaires. Néanmoins, les trois principes rappelés par Agnès Heller pourraient être utilisés comme grilles de lecture de systèmes politiques, de manière à mettre en évidence des situations où les droits de l’homme risquent d’être menacés.

Le pluralisme, dans ce contexte, a une double signification. Il peut viser la distinction entre pouvoir politique, économique et culturel et rejoindre par là, indirectement, la distinction à opérer entre l’Etat et la société civile. Il peut s’appliquer aussi au système idéologico-juridique. Dans ce dernier cas, il constitue un critère particulièrement précieux, puisqu’il peut être utilisé aussi bien à propos des idéologies et de leur coexistence, qu’en matière de stratégies politiques (et de leur légitimité), ou encore à propos de la présence ou de l’absence de plusieurs images simultanées de la société. Gérard Fourez a bien montré que la plupart des sociétés ne tolèrent qu’une ” bonne ” interprétation du réel. Une société pluraliste ” ne possède pas de définition univoque ” du réel ; ce faisant, elle légitime les luttes ou les conflits qui la traversent.

L’absence de pluralisme idéologique (l’existence d’une idéologie officielle orthodoxe), ou l’inexistence d’un pluralisme politique (c’est-à-dire le caractère non légitime de la compétition politique) sont des indicateurs clairs de situations où les droits de l’homme sont directement menacés.

L’analyse des rapports, et surtout des déséquilibres, entre l’Etat et la société civile (c’est-à-dire l’ensemble du tissu social composé des groupes, des communautés, de leurs systèmes d’échanges ou de relations) dévoile aussi des situations de non respect des droits de l’homme. Dans cette perspective, la logique de l’Etat se caractérise par l’autolégitimation (à qui en appeler contre la logique de l’Etat ?), l’homogénéisation ou le refus du compromis, la non-acceptation du conflit, la recherche de la puissance maximale. L’Etat se développe sans contrôle et s’impose à tous les secteurs de la vie sociale. Les mécanismes de participation populaire ne fonctionnent pas ; il est impossible pour les individus et les groupes de réintervenir dans la gestion de l’Etat et, partant, de la société. En d’autres termes, l’Etat ne poursuit d’autres objectifs que la consolidation de son propre pouvoir, le plus souvent à travers des mécanismes de violence et de force.

Par ailleurs, l’Etat est le canal par lequel transitent toutes les demandes sociales, Il a le monopole de l’offre sociale et définit la légitimité des demandes sociales. L’Etat est le régulateur de la vie sociale. La distinction est nette entre l’Etat et l’ensemble des groupes intermédiaires collectivités, communautés, associations diverses qui ne peuvent intervenir dans le fonctionnement politique ou à qui l’on ne reconnaît pas de légitimité pour ce faire. Dans ce contexte, la réaction de l’Etat se manifeste surtout à travers les appareils répressifs et de contrôle social, la censure stricte de l’information et des communications.

Une dernière caractéristique des sociétés sans droits de l’homme pourrait ressortir de situations où l’Etat contrôle l’ensemble des actions collectives. Les conflits au sein de la société civile et spécialement les mouvements sociaux sont illégitimes au regard de 1 ‘unité, de l’intégrité de l’Etat qui ne tolère que les distinctions et les hiérarchies définies par lui (comme l’apartheid, par exemple), Dans sa prétention à produire la société et le citoyen, l’Etat empêche tout autre mode de production sociale concurrent, particulièrement s’il est fondé sur le conflit. Cette logique connaît son expression majeure dans les systèmes totalitaires où, comme l’a bien montré Raymond Aron, l’Etat a le monopole de la vérité et est inséparable de son idéologie.

Notons enfin que certaines configurations sociales manifestent une situation inverse : l’absence totale de l’Etat comme modérateur des relations entre les groupes laisse le champ libre à la violence des rapports politiques (Liban 1984) ou culturels (les sociétés traditionnelles crispées sur des formes sociales archaïques).

2-. Le projet de la sociologie

La publicité donnée aux innombrables sondages et enquêtes d’opinion donne de la sociologie une image incomplète et, de ce fait, fallacieuse : comme s’il suffisait de recueillir les opinions des individus pour mettre à jour les mécanismes sociaux, au-delà des impositions idéologiques et culturelles. Le projet de la sociologie est plus sérieux, son ambition plus élevée : mettre au clair le caché.
Ceci n’a rien de spécifique aux sciences sociales, mais on l’admet moins facilement pour elles que pour n’importe quelle science de la nature puisque chacun a, du social, une expérience quotidienne identifiée d’emblée à une connaissance du social, Parce qu’elle est une construction passée et présente des acteurs sociaux, la vie sociale serait complètement transparente : les motivations des acteurs seraient identifiables aux sens de l’action, et les conduites collectives la simple sommation des conduites individuelles.

En réalité, les choses sont un peu plus compliquées; en plus des difficultés simplement techniques à recenser l’ensemble des vécus sociaux, rien ne permet d’affirmer qu’on atteindrait de cette façon une compréhension pertinente des mécanismes sociaux. En effet, tout ordre social du moins pour ce qui concerne les sociétés industrielles ou en voie d’industrialisation requiert la mise en place d’un pouvoir capable d’assurer l’accumulation, donc de contrôler le prélèvement et l’utilisation d’une partie du travail collectif. Cette capacité de définir les orientations d’avenir des sociétés suppose une légitimité ” vécue “, suffisante pour faire accepter beaucoup d’inégalités tant en matière de pouvoir, de revenu que de prestige, Le dynamisme de ce type de société est inséparable d’une répartition inégalitaire des biens sociaux, que cherchent précisément à masquer la production idéologique de représentations sociales et leur diffusion à travers les mécanismes de socialisation et de contrôle social. Nous sommes autant ” éduqués ” aux formes sociales d’exercice du pouvoir qu’à des qualification professionnelles au sens strict. Pour une large part, cette idéologie dominante passe dans la pratique quotidienne elle rationalise les fondements de l’inégalité, elle cherche à universaliser le particulier, elle substitue au langage du pouvoir celui, plus fonctionnel, de l’utilité sociale. En bref, elle double la pratique réelle des rapports sociaux d’une représentation plus acceptable socialement.

Sans doute, n’y a-t-il rien d’automatique ni d’unilatéral dans ces mécanismes de production symbolique ; celle-ci est aussi l’enjeu de conflits dans les champs économiques, politiques et culturels. Il reste que ce qui est donné à voir immédiatement de la réalité sociale est toujours constitué d’un mélange de réel et d’imaginaire orienté, relativement imposé.

Aucune analyse sociale n’est innocente par rapport aux pouvoirs, et si les sciences sociales apparaissent souvent critiques, c’est d’abord au regard des pouvoirs dont l’intérêt évident est de ne pas apparaître pour ce qu’ils sont. De façon plus générale, les sciences sociales dérangent dans la mesure où, au-delà des images officielles de l’ordre social, elles réussissent à dégager plus de vérité des rapports sociaux. A ce titre, les sciences sociales sont subversives; leur degré de subversion est à la mesure de leur qualité. A la limite, il s’agit moins d’une option morale ou d’un choix idéologique que d’une exigence liée au projet de connaissance propre aux sciences sociales.

Ce statut des sciences sociales les situe d’emblée dans une relation de ” mésentente “, non seulement par rapport aux pouvoirs, mais aussi par rapport à ceux qui préfèrent souvent de façon légitime l’ordre apparent, plus sécurisant, à toute mise en question de cette pseudo-harmonie.

Dans ce cadre, on comprend mieux la mise à l’index de toute sociologie véritable par les pouvoirs totalitaires de droite les dictatures militaires ou de gauche les pays du socialisme réel. Dans ces sociétés, la seule sociologie acceptable doit se limiter soit à des analyses fonctionnelles en vue d’améliorer le fonctionnement de l’ordre établi, soit à produire une sorte d’exégèse pseudo-scientifique renforçant le discours officiel. Sans doute, cette sociologie existe-t-elle à des degrés divers dans toute société ; elle n’est toutefois jamais unique ou même dominante dans les sociétés reconnaissant et acceptant le conflit.

C’est donc bien dans le projet même de la sociologie que se trouve l’articulation entre droits de l’homme et analyse sociale. Dire que les sciences sociales sont de gauche n’a aucun sens si l’on entend par là qu’elles doivent se lier à une stratégie partisane; on sait d’ailleurs assez comment les contre-pouvoirs se transforment radicalement dès qu’ils atteignent leur objectif de contrôle du pouvoir, c’est au nom des valeurs qui soutenaient leur projet qu’ils en deviennent les pires adversaires.

Par contre, la démarche des sciences sociales les rend nécessairement attentives à cc qui est étouffé par la mise en place de l’ordre, de ses organisations, de ses mécanismes de contrôle et de manipulation. Elles sont donc, en quelque sorte, engagées objectivement à côté de ceux qui sont les plus privés de droits.

Sans doute, serait-il imbécile et naïf de condamner toute pratique des pouvoirs comme telle ; il est toutefois préférable d’y voir clair dans leur jeu et leur produit. L’Histoire et tout spécialement l’Histoire récente nous enseigne avec force que, dans la majorité des cas, les pouvoirs non contrôlés dépassent les limites du compatible avec les droits de l’homme. Même dans les sociétés les plus libérales, à la moindre crise affectant l’ordre social les pratiques de violence se substituent rapidement aux pratiques sociales respectueuses des particularités des individus. Qu’on songe aux violences quotidiennes faites aux immigrés dans nos sociétés, sous forme de tracasseries bureaucratiques, de vexations policières, de mépris, etc. Il est toutefois juste de corriger cette conception ” idéale ” de la sociologie en lui opposant une partie non négligeable de la production des sciences sociales directement au service des pouvoirs établis ou des stratégies d’organisations visant à s’en emparer.

Dans le premier cas, on a affaire à des produits sans grand intérêt et d’une telle faiblesse intellectuelle que leur capacité d’intervention ou de manipulation est relativement limitée. Avec d’autres productions idéologiques, elles concourent sans doute à rendre familière une certaine image acceptable de l’ordre : il s’agit d’ailleurs le plus souvent de traduction de discours officiels dans une langue pseudo-scientifique. Leur utilisation directe par les pouvoirs est par définition très circonscrite ; leur débilité ne permet pas de dégager des leviers d’action susceptibles d’être manipulés. Ainsi en va-t-il pour la plus grande partie des enquêtes d’opinion : on mesure mal un phénomène mal défini (l’opinion), dont on ignore assez largement le mode de production. Dans le cas des travaux soumis à des impératifs partisans, le risque d’abus est encore plus limité : entraîner les organisations dans des stratégies non pertinentes ou créer l’aveuglement chez les militants.

La complexité des processus sociaux, le nombre important de variables intervenant dans chacun d’eux, la nature même des phénomènes animés par des acteurs relativement autonomes, rendent problématique l’utilisation des sciences sociales à des fins de manipulation, sauf dans des domaines secondaires et à très court terme (par exemple, le domaine des choix de consommation). Il est bien difficile de considérer que la connaissance actuelle des phénomènes sociaux permette une assez grande maîtrise pour que les sciences sociales deviennent un instrument puissant de domination. Les pouvoirs totalitaires ne s’y trompent pas, ils choisissent le plus souvent de les interdire plutôt que de les utiliser. Ils craignent plus les débats ouverts par ces modes de connaissance que le profit qu’ils pourraient en tirer.

3-. Sociologie et droits de l’homme

La sociologie est susceptible de plusieurs utilisations. Certains usages peuvent dénaturer son projet de connaissance et contribuer à renforcer les mécanismes de domination sociale ou de répression. Inversement, au-delà de la connaissance, à partir de la lecture qu’elle propose du monde et des sociétés, la sociologie peut contribuer positivement à diverses formes de libération.
Les fonctions positives de la sociologie sont multiples. D’abord, comme on l’a dit plus haut, elle peut contribuer à rendre la société plus transparente pour ceux qui y agissent et, par le fait même, montrer le caractère relatif – donc contestable – des pouvoirs qui la structurent. Le monde est une construction sociale, il est le produit d’une histoire, de rapports de forces présentés comme naturels par ceux qui le dominent et qui justifient cette domination, non à partir d’une position occupée dans des rapports sociaux mais en raison de leur identification à un ordre, légitimé par des facteurs non sociaux.

Rendre la société plus transparente est une démarche qui dérange parce qu’elle met en évidence que le social (les mécanismes sociaux, les relations sociales, les structures sociales) ne va pas nécessairement de soi. Les logiques sociales sont des constructions humaines et, comme telles, sont le reflet ou le produit des relations de pouvoir qui articulent les sociétés. La sociologie de l’éducation, par exemple, en attribuant à des facteurs sociaux (l’origine sociale, le milieu culturel) plus qu’à des facteurs psychobiologiques (l’intelligence) l’origine des échecs scolaires, en arrive à ruiner le discours politique sur l’égalité des chances qui fonde l’idéologie libérale en matière d’éducation, mais qui légitime aussi le pouvoir culturel des dominants, leur qualification reposant sur des bases sociales et non naturelles.

La sociologie ne dérange pas que les dominants. Dans son effort de transparence par la connaissance, elle peut arriver à montrer le caractère très relatif voire mythique de certaines affirmations qui sont au départ des démarches de changement social. L’analyse montre bien, par exemple, que les masses du Tiers Monde ne sont pas nécessairement disposées à se battre pour le changement social mais que la pauvreté et le fatalisme dominent largement leurs conduites. Ces mêmes erreurs ont été longtemps commises par les sociologues du monde ouvrier.

Dans son effort de transparence, la sociologie met donc à jour de multiples processus de pouvoir et de domination. Celle-ci repose sur la force politique, économique ou culturelle. Dans les sociétés rationalisées les sociétés qui maîtrisent le mieux leur propre fonctionnement et qui le définissent socialement, la sociologie peut être utilisée dans deux perspectives opposées : comme substitut aux légitimations métasociales ou religieuses en donnant une caution pseudo-scientifique à la gestion ou, au contraire, comme instrument de connaissance, de lecture des mécanismes de domination. L’identification des substitutions dans les mécanismes de domination est d’ailleurs une autre fonction positive de la sociologie en cette matière : les nouvelles formes du pouvoir économique et culturel (par exemple, les sociétés multinationales, les grandes agences publiques qui définissent les politiques économiques et énergétiques, etc. ) et les nouveaux espaces sur lesquels ces pouvoirs s’exercent. Il en va de même de la mise à jour des multiples mécanismes de légitimation, des discours rationalisateurs (par exemple, le discours patronal au début de la crise présentant le chômage comme ” frictionnel “, c’est-à-dire le résultat d’un mécanisme d’ajustement qui conduirait à un meilleur état du système).

Ainsi, on qualifiera de perverse toute utilisation de la sociologie qui en dénature les objectifs de connaissance ou les asservit à des fins de domination sociale ou d’exploitation. Pour exister comme démarche de connaissance, la sociologie postule la liberté critique. Les régimes totalitaires en raison de l’orthodoxie requise des pratiques intellectuelles, de l’assimilation de la vérité à l’idéologie du parti ou du groupe dominant, de la fiction de la société sans division donc sans conflit interdisent la sociologie. Dans les pays ” socialistes “, plusieurs sociologues ont été exclus de l’université parce qu’ils refusaient de se mettre comme sociologues, au service du régime. Si l’on excepte la sociologie industrielle en Hongrie et une partie importante de la sociologie polonaise, la production proprement sociologique est rare dans les pays socialistes. Les analyses de la bureaucratie ou de la lutte des classes dans les pays socialistes prennent la forme d’essais de critique sociale ( Amalrik, Boukovsky…), substituts à une sociologie non autorisée ou à la sociologie orthodoxe, plate exégèse de la pensée officielle. Des sociologues ont été emprisonnés en Pologne (en liaison avec la répression de Solidarité), en Tchécoslovaquie, en R. D A. (comme R. Bahro, en raison de son livre ” L ‘alternative “qui étudie le ” socialisme réellement existant “). En 1933, les membres de l’école de Francfort, Horkheimer, Adorno, Fromm, Marcuse et d’autres se dispersent, et beaucoup d’entre eux quitteront leur pays, les conditions tolérables du travail scientifique n’existant plus dans l’Allemagne nazis. Il en va de même encore aujourd’hui dans certains pays d’Amérique latine. De nombreux sociologues ont été emprisonnés et exilés dans le Chili du général Pinochet qui a longtemps exclu la sociologie de l’université et qui, aujourd’hui, ne la tolère qu’en liberté conditionnelle. M. A. Garreton, par exemple, a bien montré les stratégies que doit utiliser la sociologie pour survivre dans les régimes militaires.

On en conclura donc que, comme instrument de connaissance de la société, la sociologie est refusée par les systèmes politiques qui ne veulent pas dévoiler les mécanismes par lesquels ils assurent le contrôle de la société, risquant par le fait même de mettre en cause leur propre légitimité. Ceci dit, si la sociologie n’existe que peu dans ces sociétés, le pouvoir qui les domine peut très bien utiliser certaines informations ou certains résultats produits par les sciences sociales pour mieux asseoir son contrôle.

Il va sans dire que des pouvoirs politiques autres quc totalitaires peuvent aussi faire de la sociologie un usage qui conduirait à ccrtaines entorses du point de vue des droits de l’homme. L’utilisation de sondages électoraux, prédictifs dans certaines circonstances, est susceptible de réduire en fait les possibilités de choix en créant des modèles qui pèseront sur les comportements. Jean Ziegler cstime par ailleurs que des sociologues ont mis au point des méthodes de recherche approfondies et fiables, permettant de mettre à jour des mécanismes de motivations collectives inconscientes. On pourra utiliser ces données ou ces méthodes aussi bien pour faire élire un homme politique que pour vendre des cigarettes. Les techniques de persuasion sont de plus en plus élaborées et efficaces , et dérivent directement des progrès de la sociologie, de la psychologie et de la linguistique. Dans un tout autre domaIne, Robert Jaulin et d’autres ont bien montré comment les pratiques indigénistes de certains gouvernements d’ Amérique latine , officiellement commandées par un souci d’ aide à des populations indiennes, visaient en fait à éliminer ces résidus de sociétés traditionnelles. On utilisera indirectement les sciences sociales pour réaliser cet objectifs.

A la limite , on pourrait s’interroger sur certaines recherches commandées par l’Etat. En matière de politique sociale , par exemple, il est très différent d’étudier les résistances de tel ou tel groupe de la population à l’application de mesures particulières, ct de négocier avec les groupes concernés les conditions de réalisation des recherches les concernant. Certaines recherches peuvent ainsi être détournées très facilement de leurs objectifs. Par exemple, des études dans le domaine de la sociologie du travail, menées dans les années septante par des entreprises multinationales, visaient à étudier les conditions d’apparition de certaines formes de conflits sociaux (les conflits sauvages d’ entreprise) et les groupes porteurs de cette conflictualité particulière.L’objectif était d’identifier plus sûrement les éléments de blocage à certains processus de rationalisation. Dans le même ordre d’idées, on a utilisé une série de données psychologiques et sociologiques de manière à réaliser, au moindre coût et sans négociation , une politique de licenciement et de désengagement industriel.

Enfin, il est évident que la sociologie , comme d’ autres sciences sociales, peut alimenter le discours du pouvoir en le dotant des élé ments de rationalisation qui contribueront à l’asseoir. Elle peut stade ultime de la perversion de la science faire cautionner par la science des conclusions non scientifiques mais qui seront admises comme telles. Dans cette dernière acception, les sciences sociales détournées de leur véritable finalité et subverties dans leur objet peuvent arriver à produire une fausse image de la société, fausse image utile au pouvoir.

On conclura sur une idée simple. Comme science, la sociologie n’a pas à être l’auxiliaire du pouvoir. La démarche de la sociologie et les droits de l’homme ne pcuvent qu’y trouver leur compte doit obéir à une double pertinence : ne se soumettrc à d’autres systèmes de recherche et de vérification que la science , et permettre aux groupes et aux société les moyens de leur “appréhension”, de leur connaissance et de leur gestion. Toute mise en cause sérieuse de l’exercice du pouvoir joue nécessairement en faveur des droits de l’homme; elle peut s’ appuyer sur une légitime protestation morale sur un rappel élémentaire des droits de l’individu face aux exigences “fonctionnelles” de l’ordre. Elle gagne du poids à se fonder sur des analyses bien informées utilisant au mieux les ressources techniques et théoriques des sciences sociales.