Les évolutions de la sociologie militaire : entretien croisé sur l’engagement des militaires / IRSEM 2012

Posted on 2015/12/13

0



Fuente: IRSEM

Entretien croisé réalisé fin août -début septembre 2012 par Elyamine Settoul, docteur rattaché à l’IRSEM.

Quelles sont les principales évolutions ou tendances que vous percevez sur la sociologie de l’engagement militaire ?

Sébastien Jakubowski – Maître de conférences, Sociologue des organisations et du travail

Les sociologues s’intéressent en effet de plus en plus ces dernières années à la question de l’engagement des individus. Car l’engagement est un acte individuel et intime et il semble que les raisons incitant les individus à s’engager se modifient tout comme la manière de vivre ou d’exercer cet engagement. L’engagement ne peut signifier, ou signifie moins qu’autrefois, une dissolution de l’individu dans l’institution, une adhésion complète au groupe ou à l’autorité. L’engagement est ainsi une source de réflexion pour les institutions en termes de socialisation, de la logique sociale du consentement et du rapport à l’autorité. L’engagement actuel dans les armées ne peut être que ponctuel et fondé par des raisons que les armées notamment doivent également prendre en compte comme l’intérêt ou les intérêts à s’engager. Le terme lui-même d’engagement fait planer sur celui qui s’engage une responsabilité haute, importante et quasi-indépassable. Ce sentiment peut faire peur et inciter justement les individus à ne pas s’engager, que ce soit à l’armée, en amour, en association ou en politique. Des responsables associatifs se plaignent souvent du faible nombre de bénévoles et de leur engagement modéré. Mais il vaut mieux un engagement suivant de nouvelles modalités que pas d’engagement du tout. Les militaires aussi doivent le comprendre. Il n’y a pas d’un côté les vrais et les faux engagés de l’autre. On peut tout à fait partager la même activité et s’y investir même si l’on n’est pas poussé par les mêmes raisons, intérêts ou objectifs. Si on poussait un peu plus loin ce raisonnement, on pourrait même dire que, d’une certaine manière, il n’y a pas d’incompatibilité entre l’indifférence et l’engagement. Toutefois, cette façon de pensée est-elle tout à fait compatible avec la finalité du service au sein des armées ?

Elyamine Settoul

Ce que j’ai pu percevoir assez nettement au cours de mon travail doctoral sur l’engagement des jeunes au sein des armées, c’est qu’aujourd’hui les motivations qui fondent le désir d’engagement sont, comme le théorisait le sociologue américain Charles Moskos, principalement occupationnelles. Ceci signifie qu’une grande partie des engagés abordent les métiers militaires avant tout comme des opportunités professionnelles comparables à celles du secteur civil. Mais dans le même temps, le suivi longitudinal que j’ai réalisé sur les enquêtés montrent que leur discours se reconstruit au fil de leur expérience professionnelle. Des jeunes peuvent s’engager par désir de voyager ou pour des raisons purement matérielles et vouloir rester dans l’institution en raison des spécificités qu’ils y trouvent, les valeurs d’abnégation, le sens de l’honneur etc. Ces reconfigurations discursives illustrent la grande capacité de socialisation et de structuration des individus dont disposent les armées.

Claude Weber – Maître de conférences aux Écoles de Saint-Cyr Coëtquidan

Aujourd’hui, les motivations purement ou exclusivement militaires (goût pour la vie militaire, aventure, camaraderie, attachement à certaines valeurs, …) ne sont plus majoritaires parmi les candidats à l’engagement, contrairement à celles inhérentes à l’accès à un métier, une première expérience professionnelle ou encore une formation qualifiante en vue d’un retour à la vie civile plus ou moins rapide. Les armées peuvent le déplorer, mais elles ont participé à ces évolutions (mise en place de contrats courts, contenus des campagnes de recrutement, etc.) avec la professionnalisation des effectifs. Ces changements ne doivent pas inquiéter outre mesure. Les individus recrutés pour le temps d’un contrat peuvent s’avérer d’excellents personnels, mais il faut pour cela que l’institution s’adapte au mieux, tant dans la manière dont elle s’adresse aux potentielles jeunes recrues (discours de vérité), qu’à la manière dont elle va leur offrir des parcours de socialisation, de formation et d’emploi satisfaisants (gestion des ressources, styles de leadership …).

Comment analysez-vous l’évolution du lien armée/nation ?

Sébastien Jakubowski

La question du lien armée-nation, de sa construction, de son évolution se pose de façon continue même si la professionnalisation des forces militaires a replacé cette question au centre des relations entre l’armée, le politique, l’État et les citoyens. Aujourd’hui, et à mon sens, la « société » civile entretient à l’égard de la « société » militaire (l’armée, les militaires et leurs familles) un rapport d’indifférence. Mais, de manière paradoxale, ce rapport d’indifférence est positif car c’est un rapport de confiance. C’est parce que les Français ont confiance dans leur armée et dans le professionnalisme des militaires qu’ils peuvent se permettre de mettre à distance l’institution et les questions sociales vives qu’elle suggère : le coût d’une armée, l’engagement des soldats à l’étranger, le risque du métier, etc. Sur le plan interne, nous sommes aussi dans une configuration sociale et politique où l’armée et les soldats ne menacent plus la légitimité du pouvoir politique. Ces rapports, depuis longtemps « pacifiés », favorisent certainement aussi ces rapports à la fois d’indifférence et de confiance. Quoiqu’on en dise, et d’un certain point de vue, la professionnalisation de l’institution a contribué à banaliser l’exercice du métier. Les univers professionnels se structurent, se spécialisent, mais se fragmentent et se cloisonnent aussi. Le projet que nous avons mené à bien avec Claude Weber (l’ouvrage Etre militaire dans l’armée de terre, Editions Lieux Dits à Lyon, 2011) est, d’une certaine façon, une forme de réponse à cette tendance puisque le métier militaire nécessite une diffusion pour une meilleure connaissance dans le corps social au même titre que d’autres métiers : vétérinaire, éducateur de jeunes enfants…

Elyamine Settoul

Le lien entre les armées et la nation s’est incontestablement distendu depuis la suspension de la conscription en 1996. Les récits d’expérience sur la guerre ou le service national qui se transmettaient jadis dans la sphère familiale disparaissent progressivement. Diverses institutions et projets ont été mis en place pour tisser des liens entre la société et sa Défense. Citons par exemple les formations de l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale, la mise en place de réservistes locaux ou les différentes initiatives venant en aide aux populations socialement fragilisées (Service Militaire Adapté, Établissements Insertion Défense), mais leur impact qualitatif et surtout quantitatif est sans commune mesure avec le service national. Néanmoins, les enquêtes les plus récentes confirment l’excellente image dont jouissent les armées auprès de la population. Malgré cette distanciation, elles continuent d’être considérées comme l’institution qui inspire le plus de confiance aux yeux des Français.

Claude Weber

Pour moi, c’est un non sujet depuis des années. J’ai eu l’occasion de traiter de cette question dans une publication passée (Claude Weber, Armed Forces, Nation and Military Officers: France at the Crossroad?, in New Directions in Military Sociology, edited by Eric Ouellet, De Sitter Publications, pp. 209-229, 2005). En revenant d’abord sur le caractère inapproprié de l’expression – le singulier qui ne fait référence qu’au seul service militaire, une perception du lien comme forcément positive en insistant systématiquement sur les bienfaits de la conscription – je tentais de montrer dans cet article que les relations civilo-militaires (expression plus juste) ne se sont jamais aussi bien portées. Au-delà de la seule rencontre physique avec les appelés (dont on a trop souvent oublié la position réfractaire aux obligations militaires), il me semble en effet qu’une série de liens bien plus nombreux et plus ou moins qualitatifs étaient tissés et continuaient à se développer, favorisant la confiance que les citoyens accordent à leurs armées (la JAPD, le renouvellement des effectifs liés à l’ensemble des recrutements, l’évolution de la réserve, l’externalisation, le développement de la communication institutionnelle, les liens avec le monde de la recherche et des universités, une présence militaire à nouveau plus visible dans l’espace public par l’intermédiaire de manifestations diverses, le Plan Egalité des Chances, etc.). Je renvoie aussi les lecteurs à l’article de Vincent Porteret, « Peut-on en finir avec le lien armée-nation ? À propos des origines, de la persistance et de l’avenir d’une exception française », in Vincent Porteret (dir.), La Défense. Acteurs, légitimité, missions : perspectives sociologiques, L’Harmattan, collection Logiques sociales, 2007, pp. 89-104).

Quels sont les principaux défis auxquels doivent faire face les armées pour développer leur attractivité ?

Sébastien Jakubowski

A mon sens, il s’agit d’un rapport entre le désir et l’envie. Même si les effectifs militaires diminuent, même si les besoins en recrutement sont moins forts ces dernières années, il n’empêche que la difficulté à recruter reste patente, voire s’accentue dans certaines armées et dans certaines catégories de personnels, comme c’est le cas par exemple pour les gendarmes adjoints volontaires en gendarmerie. C’est en tout cas ce que j’ai pu observer dans le cadre d’un travail conduit avec la gendarmerie nationale. Les services de recrutement des armées ont trop tendance à considérer que les jeunes Français sont « naturellement » intéressés par les armées, trompés peut-être par l’image très positive que les Français portent sur l’armée. De fait, les discours de communication ont le plus souvent cherché à susciter l’envie (la transcription sociale du désir) plutôt que de chercher justement à créer ce désir. Le point nodal se trouve ici. Avec la fin de la conscription, avec la réduction des effectifs militaires, la probabilité pour qu’un jeune Français puisse être en contact avec l’armée de près ou de loin diminue. Le désir pour l’institution est donc beaucoup moins « naturel », il doit aussi être travaillé et construit. Car avoir une image positive de l’armée et avoir confiance en elle ne signifie pas du tout que l’on souhaite y travailler. L’armée doit donc peut-être encore individualiser son discours de recrutement et tenter de montrer à chaque jeune qu’en réalité il peut avoir un intérêt à rejoindre l’armée : professionnel d’abord, social et communautaire peut-être ensuite. Cet enjeu est central car il modifie résolument le référentiel classique des armées.

Elyamine Settoul

Il y a plusieurs axes qui dépendent ou non d’elles. D’une part, elles doivent en amont maintenir un haut degré de méritocratie dans leur processus de recrutement. Les jeunes que j’ai interviewés apprécient particulièrement les modes de sélection des armées. En aval, les politiques de reconversion doivent être optimales. Les armées constituent pour un nombre croissant de jeunes une expérience professionnelle, une étape au début de leur carrière qui sert de tremplin. Il faut donc accompagner et faire en sorte que la transition vers le secteur civil soit la plus réussie, afin de ne pas générer de sentiment de frustration susceptible de rejaillir négativement sur l’image globale de l’institution. La diversification sociale des élites militaires est également un chantier qui me semble important à poursuivre. Une élite féminisée et diversifiée renforce un peu plus l’attractivité auprès des segments de populations sous-représentées. Mais il y a également des facteurs sur lesquels l’institution n’a pas forcément de prise. C’est le cas des OPEX sur des théâtres d’opération qui ont mauvaise presse auprès de l’opinion publique. C’est par exemple le cas de l’intervention actuelle en Afghanistan. Celle-ci rappelle une dimension fondamentale de l’activité militaire, celle de faire la guerre avec les notions de sacrifice et de mort qu’elle implique. Autant de notions que les sociétés hédonistes modernes ont largement évacuées de leur conscience collective.

Claude Weber

Pour compléter, j’ajoute qu’il y a une corrélation forte entre les moyens accordés au recrutement et les effectifs recrutés. Au-delà des discours tenus et des arguments présentés, il est par conséquent indispensable que les armées se dotent des moyens humains (nombre de recruteurs), structurels (nombre de centres de recrutement), techniques (supports et natures des moyens de communication) et, par conséquent, financiers en vue de maintenir des flux de recrutement les meilleurs possibles. Les taux d’attrition actuels – particulièrement élevés notamment pour l’armée de terre avec plus de 25% – résultent en premier lieu d’un manque d’adaptation des jeunes recrues au milieu militaire ; il est donc également important qu’à travers leurs politiques et leurs stratégies de communication, les armées informent concrètement sur ce que signifie s’engager en leur sein, mais aussi en amont favorisent cette adaptation de jeunes gens qui ne placent pas les dimensions militaires au centre de leur engagement et qui ne raisonnent pas spontanément en terme de “collectif”.

Posted in: Novedades