Vers la structuration d’un champ de la sociologie militaire / IRSEM 2012

Posted on 2015/12/13

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Fuente: IRSEM Institut de recherche stratégique de l´école militaire (2012)

Vers la structuration d’un champ de la sociologie militaire. Débats théoriques, méthodologiques et stratégiques

Par Alicia Paya y Pastor, doctorante à l’université de Lille II, rattachée à l’IRSEM et chargée de conférence en science politique à l’IEP de Lille ; et Sihem Djebbi, doctorante à l’IEP de Paris, rattachée à l’IRSEM et chargée de conférence en science politique et en Relations Internationales à l’IEP de Paris et à l’Université de Paris XIII.

Les bouleversements et enjeux contemporains liés à des processus aussi variés que la professionnalisation des armées occidentales, le printemps arabe et le rôle fondamental des armées nationales dans l’issue des révoltes, ou encore les opérations multilatérales de contre-insurrection et de state building confrontées à une conflictualité aux contours mouvants, soulignent la nécessité de développer une sociologie militaire comme champ de recherche à part entière.

En effet, ces phénomènes, parmi tant d’autres d’égale importance stratégique, ne peuvent être pleinement compris sur le plan de leurs logiques et de leurs conséquences sur leur environnement national, régional voire global, sans prendre en considération leurs dynamiques sociologiques et sociétales. Quelles sont les permanences et les transformations de l’institution militaire comme groupe et organisation ? Quels liens les armées – régulières et irrégulières – entretiennent-elles avec le reste de la société, tant avec les élites politiques et économiques locales que le reste de la population civile ? Quelle est la sociologie des combattants insurgés, qui donne sens à la nature de la violence déployée et aux alliances politiques locales?

Jusqu’à récemment, tant en France que dans le monde anglo-saxon, pensée stratégique et études de sécurité d’une part, et sciences sociales (et plus particulièrement la sociologie) d’autre part, dialoguaient peu. Au sein même des sciences sociales, le fait militaire comme objet d’étude restait relativement marginal et peu structuré. Depuis quelques années cependant, on assiste à une tendance notable à la mutualisation des réflexions et à la légitimation du fait militaire comme objet scientifique.

Ce papier dresse un état des lieux synthétique des processus en cours, ainsi que des débats et enjeux épistémologiques. Il met, par ailleurs, en évidence la manière dont ces questionnements trouvent un écho dans les travaux de la relève stratégique de l’IRSEM, qui entend participer activement à la structuration de l’objet scientifique en France.

1. Les difficultés de la constitution du fait militaire comme objet et champ de recherche structurés

Malgré la multiplication d’initiatives visant à structurer le champ et l’objet d’étude, la sociologie militaire demeure relativement marginale, lacunaire et disparate, que ce soit dans les sciences sociales et particulièrement la sociologie, ou dans les études stratégiques. Pourtant, tant Durkheim, considéré comme le fondateur de la sociologie française, que Clausewitz, qui continue largement d’inspirer la pensée stratégique, ont exprimé l’importance de mettre en relation les dimensions sociétales et militaires pour comprendre les phénomènes qu’ils étudient. Durkheim, attaché à constituer la discipline et à comprendre les effets de la guerre sur les dynamiques sociétales de son époque, estime ainsi qu’une science de l’armée est « toute entière à construire ». Dans son ouvrage empirique Le suicide (1897), il analysait déjà le rapport des soldats au suicide « altruiste », chronique au sein des armées malgré le processus d’individualisation qui touchait le reste de la société. En contexte de guerre d’abord, car le soldat préfère « la mort à l’humiliation de la défaite », mais aussi en temps de paix, car étant « exercé à faire peu de cas de sa personne, puisqu’il doit être prêt à en faire le sacrifice dès qu’il en a reçu l’ordre », le soldat a « le principe de sa conduite en dehors de sa personne, ce qui est caractéristique de l’état d’altruisme ». Sous l’influence de cette prédisposition, il serait plus enclin à passer à l’acte, y compris pour des raisons en apparence futiles ou mineures. Cette analyse pose déjà l’existence d’une spécificité comportementale et normative propres à l’armée, pouvant être déconstruites et expliquées à travers une approche sociologique.

Quant à Clausewitz, bien qu’une part majeure de son approche porte sur des questions d’ordre doctrinal et tactique dans le cadre de conflits interétatiques « réguliers », sa conception de la guerre trinitaire suppose justement une analyse des interactions entre trois acteurs majeurs – le gouvernement, l’armée et le peuple. Il insiste, par conséquent, sur la nécessité d’inscrire la compréhension des logiques de la guerre dans la réalité sociale au sein de laquelle celle-ci se déploie. Enfin, parallèlement à son traité majeur De la guerre (1832), il a également théorisé les logiques et dynamiques de la « guérilla », qui caractérise des conflits asymétriques souvent insurrectionnels. Il invite ainsi à penser les configurations conflictuelles non institutionnalisées, ainsi que les incidences des solidarités et organisations sociales locales et micro-locales.

Comment dans ce cas comprendre les réticences ou le désintérêt de la sociologie d’inclure l’armée et le fait militaire dans son champ d’étude théorique et empirique ? De même, comment expliquer la déconnexion persistante de la recherche stratégique et des doctrines militaires de la réalité du terrain sociologique, anthropologique et culturel dans lequel les armées occidentales se déploient (ou non) aujourd’hui, mais aussi des études en sciences sociales existantes traitant de cette réalité ?

Enjeux organisationnels et disciplinaires d’ordre général

Comment se structure un champ disciplinaire et en l’occurrence, celui de la sociologie militaire ? Soulever une telle question permet de souligner combien les disciplines universitaires relèvent de constructions théoriques, institutionnelles et humaines fortement dépendantes du contexte historique dans lequel elles sont produites. Rares sont les occasions de mettre en exergue à quel point la production et la transmission de savoirs dépendent étroitement des conditions matérielles et des cadres institutionnels dans lesquels le chercheur travaille. A cet égard, le cas de la sociologie militaire est emblématique. Les activités de recherche sont en somme tributaires de facteurs d’ordre « bassement matériel » tels que le financement (salaire attractif, octroi de bourses), les équipements (bibliothèques, pôles centralisés de recherche, bases de données), les formations (méthodologiques, théoriques voire linguistiques), ayant une incidence directe sur la qualité et la teneur des travaux. Le cadre institutionnel joue aussi un rôle déterminant : appartenir à un organisme de recherche confère une légitimité et dote le chercheur d’un réseau de collaborateurs, de pairs qui vont valider et soutenir les travaux menés. Intégration signifie, à bien des égards, socialisation et normalisation. Il est également intéressant de se pencher sur le processus d’institutionnalisation des disciplines (et sous-disciplines) au travers de mécanismes de « sanctuarisation-canonisation », qui visent à conserver un savoir unifié et homogène sans fractions ou factions : fondation d’une « école » avec ses maîtres à penser, ses ouvrages de référence, ses lieux propres qui conféreront à la fois une assise et une visibilité à la discipline, à l’image de l’Ecole de Chicago, en sociologie.

Se pose alors la question de la tension entre l’autonomisation de la sociologie militaire et l’écueil d’un isolement résultant d’une marginalisation de la sous-discipline dans une logique centre/périphérie(s). Il n’existe pas encore de structure de recherche fédératrice capable d’assurer la pérennité et la visibilité des chercheurs en sociologie militaire. Ils se retrouvent ainsi souvent fortement isolés dans leurs universités de rattachement car cette affiliation disciplinaire apparaît encore comme une originalité, même s’il est vrai qu’ils peuvent se retrouver, ponctuellement, sous la bannière d’un même événement scientifique (RT 8 de l’Association Française de Sociologie, GT 05 de l’Association Internationale des Sociologues de Langues Françaises entre autres). La mise en commun des données et des travaux n’est cependant pas systématique. Un pôle structurant peine à émerger au sein de la communauté des sociologues (et des politistes) qui traitent de ces thématiques en lien avec le fait militaire. Au-delà du manque de convergence des travaux entre les différentes thématiques de recherches identifiées ci-après, nous allons voir qu’en leur sein même, elles pâtissent de lourdeurs institutionnelles et académiques, ainsi que de biais idéologiques et méthodologiques, ce qui explique la difficile émergence de la sociologie militaire comme champ de recherche structuré et légitime.

La sociologie interne de l’institution militaire

La sociologie interne de l’institution militaire représente, avec la sociologie des interactions armées-sociétés, l’une des dimensions les plus visibles de la sociologie militaire. C’est d’abord l’approche historique (Boutaric, 1863, Babeau, 1880) qui a éclairé l’institution, au-delà des questions de doctrine, de stratégies et de tactiques. Cependant, pendant longtemps, les recherches en sciences sociales en lien avec le fait militaire se sont traduites en France par deux phénomènes : une analyse de l’institution opérée majoritairement par des militaires non académiques, ou par des analystes non chercheurs, ne permettant pas de faire émerger une unité conceptuelle ou un cadre théorique discuté dans le champ d’une discipline ; et, parallèlement, par un désintérêt de l’institution militaire de la part de la communauté des sociologues, politistes et anthropologues. Selon Michel Louis Martin, ce phénomène s’explique notamment par le fait que les paradigmes structurants des sciences sociales ont été élaborés à partir de la seconde moitié du XIXe, correspondant à la « paix de 100 ans », nourrissant les postulats des chercheurs selon lesquels la guerre et l’institution militaire joueraient un rôle de plus en plus mineur dans les affaires des sociétés. Les conflits majeurs du XXe siècle, et les nombreuses crises qui ont touché l’armée (Affaire Dreyfus, guerre d’Algérie, etc.) ont maintenu cette distance auprès des chercheurs civils. Dans les années soixante, influencée par le dynamisme naissant de la recherche sur ces questions outre-Atlantique, on assiste en France à une multiplication des travaux sur l’institution militaire, sans que n’émerge cependant un pôle de recherche structuré et structurant. La recherche reste longtemps répétitive et limitée dans ce domaine, contrairement aux États-Unis où dans les années 1960 et 1970 se constitue déjà un sous-champ de recherche portant sur la place et le rôle des minorités au sein des armées, sur les questions de genre, la socialisation, le changement technologique ou le leadership. Cependant, aux États-Unis également, le débat scientifique reste longtemps limité, la seule controverse substantielle jusque dans les années 1980 se référant à la nature « institutionnelle » de l’armée (selon laquelle l’institution fonctionnerait selon des logiques traditionnelles et des valeurs patriotiques et collectives) et ou « occupationnelle » de l’armée (arguant la primauté des logiques d’affaires au sein de l’institution, portée par des agents rationnels économiques – « economic man »).

La sociologie des interactions de l’institution avec son environnement extérieur

Concernant les liens entre pouvoir politique civil et institution militaire, davantage pris en considération par la science politique, des axes d’étude ont été constitués et des travaux structurants du champ ont été réalisés par les chercheurs. Ils fondent et postulent cependant, pour nombre d’entre eux, l’allégeance du militaire au politique dans les contextes démocratiques. Dans les contextes non démocratiques, ils privilégient l’analyse de la compétition entre les deux types de pouvoirs, politique et militaire ; dans cette dernière configuration, ce sont par ailleurs les ressorts répressifs du régime autoritaire dans son ensemble qui sont davantage pris en considération, plutôt que les liens et interactions stricto sensu entre institutions. Lorsque l’analyse se focalise sur la place de l’armée dans les régimes autoritaires, elle porte plus sur les stratégies de coup d’État, que sur la composition sociologique des armées et leur modalité d’inscription au sein du tissu social des pays concernés. Ce constat est encore plus prégnant en période de stabilité. Dominée par la science politique, privilégiant l’analyse du pouvoir politique et de l’État, ces approches ont laissé dans l’ombre des processus sociétaux et sociologiques lourds d’enjeux, notamment stratégiques. Selon le sociologue militaire Said Haddad, l’adoption de cette focale explique notamment pourquoi la recherche en sciences sociales était particulièrement productive sur le sujet des armées arabes durant les périodes de coups d’État à répétition, correspondant également à la formation des États postcoloniaux (entre les années 1950 et le début des années 1970), et presque inexistante dès lors que les régimes politiques sont entrés dans des phases de stabilisation. Les récents événements liés au printemps arabe ont mis en lumière cette évidente lacune, alors même que la pensée stratégique se retrouvait face à une configuration politico-conflictuelle aussi inédite que lourde d’enjeux.

La sociologie des forces armées non conventionnelles

C’est cependant la conflictualité non-conventionnelle contemporaine qui, à notre sens, constitue la principale faiblesse des études stratégiques. Ces dernières peinent à s’émanciper, soit d’une perspective encore largement marquée par le paradigme réaliste stato-centré des Relations Internationales et de la guerre conventionnelle, soit, inversement, d’une lecture essentialo-culturaliste des sociétés où se déroulent les OPEX, auxquels on applique souvent des cadres d’analyse autant fantasmés que connotés historiquement. La nécessité de renouveler les cadres doctrinaux et la stratégie militaire dans le contexte de conflictualités non-conventionnelles souvent considérées comme inédites, s’est paradoxalement traduite par le recours à des schémas anciens, et à la validité scientifique questionnable. Dans une récente étude de l’IRSEM sur la sociologie des doctrines contre-insurrectionnelles (2012), Doronsoro, Olsson et Pouyé décrivent ce paradoxe. Ils soulignent ainsi comment les doctrines américaines contemporaines de la contre-insurrection élaborées et employées en lien avec les terrains afghan et irakien dépendent largement de catégories d’analyse élaborées par des administrateurs militaires britanniques ou français à l’époque des conquêtes coloniales ou des guerres de décolonisation. Ces doctrines surestiment et réifient les logiques tribales contemporaines locales, où sont articulées aux modèles d’insurrection de type maoïste, centralisés et unifiés. Pour reprendre les termes de Kilcullen, militaire australien et théoricien de la contre-insurrection et consultant pour l’armée américaine (cité dans l’étude de l’IRSEM) : « classical counterinsurgency seems curiously divorced from contemporary reality ».

Pourtant, dans ce domaine, les sciences sociales, et tout particulièrement la sociologie et l’anthropologie, ont développé au cours des cinquante dernières années des études riches et diversifiées sur les configurations locales, micro-locales et transnationales de la guérilla et de la conflictualité non-conventionnelle. Empiriquement ancrées, elles analysent les ressorts de la légitimité des acteurs armés, leurs registres discursifs, leurs stratégies d’alliance et leur organisation politique.

Ce déficit de dialogue entre institutions et disciplines s’explique en partie, justement, par des logiques « sociologiques » de culture des organisations. Howard décrit ainsi les cultures et modes de fonctionnement différents de la recherche « militaire » et de la recherche « civile » aux États-Unis, tels qu’il les a expérimentées au sein du National War College (Military brass vs. civilian academics at the National War College, a clash of cultures, 2011). Ces différences compliquent les collaborations entre civils et militaires dans le champ de la recherche, ainsi que le décloisonnement des études stratégiques, vers les disciplines des sciences sociales. De même, les chercheurs civils en sciences sociales, et particulièrement les anthropologues et les sociologues, ont longtemps été hostiles à l’institution militaire et à d’éventuelles collaborations, de recherche ou de conseil. En France, cette attitude a longtemps été conditionnée par les positionnements post-colonialistes et « tiers-mondiste » de la recherche en sciences sociales, particulièrement critique à l’égard des interventions militaires en Indochine ou en Algérie (Martin, 1999). Aux États-Unis, on a pu observer le même phénomène de distanciation en raison, notamment, de la guerre du Vietnam, particulièrement impopulaire auprès des chercheurs en sciences sociales. Même si ce rejet est largement atténué aujourd’hui, nombre de chercheurs continuent de nourrir une prévention à l’égard de l’institution militaire. Ainsi, en 2007, l’Association anthropologique américaine s’est prononcée contre la participation d’anthropologues au programme nommé « Human Terrain System », développé par l’armée afin de mettre en lien chercheurs en sciences sociales (anthropologues, linguistes…) et commandement militaire dans le but officiel de mieux comprendre les sociétés au sein desquelles l’armée est déployée en OPEX.

2. La progressive structuration de la sociologie militaire : configuration institutionnelle, axes de recherche et positionnements méthodologiques

En dépit des problématiques décrites précédemment, le développement et la structuration de la sociologie militaire progressent sensiblement, particulièrement depuis une quinzaine d’années en France en ce qui concerne la recherche sur l’institution militaire stricto-sensu, une dynamique qui a cependant émergé dès les années 1960 aux États-Unis. En revanche, la recherche sociologique de la conflictualité armée s’inscrit dans une histoire plus longue, même si, comme on l’a vu, elle est restée en marge de la structuration du fait militaire comme objet de recherche sociologique unifié. Plusieurs projets et réalisations académiques et institutionnels ont ainsi contribué à formaliser la recherche et ont favorisé le dialogue interdisciplinaire sur le fait militaire, bien que l’entreprise demande à être consolidée.

L’intérêt croissant de la recherche stratégique et des sciences sociales pour la sociologie militaire : des initiatives institutionnelles et structurelles notables

Aux États-Unis, cet intérêt croissant s’est traduit par la volonté de plusieurs chercheurs de structurer le champ de la recherche, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les réflexions et débats ont été initiés par plusieurs ouvrages majeurs, comme The American soldier (Stouffer et al., 1949-1950), The Soldier and the State: The Theory and Politics of Civil-Military Relations (Huntington, 1957), Military sociology : a study of American military institutions and military life (Coates and Pellegrin, 1965), The professional soldier (Janowitz, 1960), The American enlisted man (Moskos, 1970), Military institutions and the sociology of war (Lang, 1972). En 1961, une association dédiée au fait militaire est créée, l’Inter-University seminar of armed forces and society (IUSAFS), qui continue de fédérer dans une large mesure la recherche américaine actuelle sur ces questions. Cette tendance s’est ensuite structurée autour de la création de plusieurs revues scientifiques sur la question, à partir des années 1970 : The Journal of political and military sociology (1973), Armed forces and society (1974). En 1995 est créé le Centre for Research on Military organization, par David Segal. Les travaux resteront longtemps d’abord centrés sur le soldat à un niveau d’analyse individuel, l’organisation interne de l’institution puis de plus en plus, les relations civilo-militaires.

En France, on assiste également depuis une quinzaine d’années, à une organisation de la recherche sur les questions relatives aux évolutions sociologiques internes de l’institution militaire et celles du rapport entre l’institution et la société. Au début des années 1970 déjà, la création du centre de sociologie de la défense nationale, rattaché au ministère de la Défense, avait contribué à une certaine visibilité institutionnelle de ces questions. C’est cependant le sociologue du militaire François Gresle qui a amplement contribué à ce processus, en participant notamment à la création du réseau thématique « Sociologie du militaire, sécurité armées et société » en 2003, dans le cadre de l’association française de sociologie (AFS). Ce réseau est notamment animé par les sociologues Claude Weber, Said Haddad et Laure Bardies. Dans le cadre de l’Association internationale des sociologues de langue française (AISLF), la constitution du groupe de travail « Forces armées et sociétés » vient renforcer cette perspective. Enfin, particulièrement emblématique de cette tendance, l’IRSEM, créé en 2007 à la faveur de la fusion du Centre d’Etudes en Sciences Sociales de la Défense (C2SD) avec d’autres centres d’études de la défense, favorise les échanges entre l’école militaire et l’armée d’une part, et le monde académique universitaire d’autre part. Il favorise également le dialogue entre pensée stratégique et doctrine militaire d’une part, et sciences sociales de l’autre. La nature des travaux doctoraux soutenus s’inscrit clairement dans le souhait de renforcer une approche du militaire à travers les sciences sociales. Les sous-champs détaillés ci-après n’ont pas de prétention exhaustive.

Les différents sous-champs explorés et agenda de recherche

S’inscrivant dans l’analyse de leurs prédécesseurs (notamment Lang, 1972), Harris et Jenkins (1981) identifient trois axes majeurs autour desquels une sociologie du militaire pourrait se développer et se structurer. Ce sont peu ou prou ceux qui orientent aujourd’hui la constitution de l’objet d’étude.

Il s’agit tout d’abord de l’armée comme organisation professionnelle et militaire, qui s’intéresse aux interactions et transformations internes à l’institution. L’étude sociologique et historique des armées s’est constituée comme un domaine spécialisé des sciences sociales, par sa littérature, ses références et ses concepts (Boëne, 1995, 2011 ; Gresle, 2005 ; Bardiès, 2008). Les sites militaires (régiments, bases aériennes, administrations centrales) ont été investis à la fois par des chercheurs en sciences humaines et sociales (Pinto, 1975 ; Larmet, 1995 ; Weber, 2001 ; Martin et Pajon, 2011 ; Prévot, 2007 ; Coton, 2008 ; Deschaux-Beaume, 2011), mais également par des militaires dotés de compétences universitaires : historiens, sociologues ou ethnographes (Thiéblemont, 1999 ; Goya, 2004 ; Montagnon, 2008 ; Porte, 2011). La sociologie militaire française s’est intéressée aux évolutions et aux permanences de l’identité militaire au rythme des réformes qu’a successivement connues le Ministère de la Défense (Jankowski, 1998 ; Prévot-Forni, 2001 ; Léger, 2003, 2004 ; Gresle, 2005 ; Haddad, 2005 ; Jakubowski, 2007). L’étude du lien armée-nation (et son évolution), et de l’articulation entre le domaine politique et le domaine militaire a également nourri de nombreux travaux (Caplow et Venesson, 2000 ; Jankowski, 2008 ; Hamelin, 2003 ; Letonturier, 2011). La professionnalisation des forces armées, décidée en France en 1996 par le président Jacques Chirac, a constitué un changement de paradigme extrêmement fécond en termes d’analyse pour les chercheurs.

Il convient à présent de s’interroger sur la nature des transformations en cours au sein des armées susceptibles de fonder des travaux de recherche. Nous nous focaliserons sur l’Armée de Terre pour tenter d’esquisser les contours du champ d’investigation ouvert aux sociologues. Les restructurations profondes qui affectent actuellement l’Armée de Terre, à savoir la nouvelle carte militaire et la mise en place des Bases de Défense, la déflation annuelle programmée des effectifs jusqu’en 2014, mais aussi le contexte géopolitique et le retrait des forces combattantes d’Afghanistan, permettent d’envisager toute une série de problématiques de recherche à même de générer des questionnements nouveaux. Ainsi, la place et les missions de la réserve vont être redéfinies, compte tenu du retour des troupes d’active en France (et de la réactualisation du Livre Blanc). Il est probable que cela oriente une nouvelle doctrine d’emploi, qui influencera directement la façon dont l’entraînement des personnels militaires sera conçu au niveau régimentaire, ce qu’analyse Paya y Pastor. Le volume en personnels étant réduit (manœuvre RH s’inscrivant dans le cadre de la Révision Générale des Politiques Publiques – RGPP), des besoins spécifiques en matière de compétences sont susceptibles d’émerger, ce qui aura une incidence directe sur le processus de recrutement des soldats, le profil recherché et la composition sociologique des unités.

Par ailleurs, l’effort de rationalisation et de mutualisation de moyens consenti dans un contexte de restrictions budgétaires pourrait se traduire par un recours accru à des prestataires privés (externalisation) dans les domaines de la restauration, du gardiennage ou de l’entretien des infrastructures par exemple, ce qui permettra de questionner les rapports entre le monde civil et l’univers militaire, eu égard aux conditions nouvelles et à l’environnement professionnel inédit engendrés par ces mêmes restructurations. Au travers de ces exemples variés, mais intriqués, nous cherchons à mettre en exergue le fait que la sociologie militaire, en déployant une approche compréhensive globale des phénomènes sociaux, permet de saisir des évolutions et des transformations qui dépassent le cadre strict de la réforme administrative.

La relève stratégique de l’IRSEM s’attache à faire émerger des questionnements nouveaux à même d’enrichir le champ de la littérature existante et d’ouvrir de nouvelles perspectives de recherche. Ainsi, la thèse d’Elyamine Settoul analyse les trajectoires des militaires appartenant aux minorités issues de l’immigration, en se penchant sur la diversité ethnoculturelle au sein de l’institution militaire. Mathias Thura s’attache quant à lui, à « sociologiser le rapport à l’incertitude chez les militaires » en investissant le champ d’une sociologie de l’activité combattante au travers d’un prisme nouveau. Sébastien Jakubowski s’est de son côté penché sur l’évolution du commandement (vers le management) dans les armées au travers de l’analyse du concept d’autorité. Enfin, il convient de signaler l’ouvrage récent de Claude Weber, ethnologue de formation, intitulé : A genou les hommes, debout les officiers (2012). Véritable étude ethnographique, de par la richesse des observations et la minutie de l’analyse, de l’univers des Saint-Cyriens, cet ouvrage contribue à renouveler l’approche sociologique des armées en étudiant une même promotion pendant trois ans.

Il s’agit en deuxième lieu des relations civilo-militaires. Dans le cadre de cette approche, les liens entre institution militaire d’un côté, et pouvoir politique civil et société civile de l’autre, constituent des terrains d’étude. Ce prisme questionne notamment le rôle de l’armée dans l’économie et les processus de privatisation et de libéralisation économique (Hibou, Martinez, Haddad), ou sa légitimité et son assise sociale au sein de la population. Il questionne également les modalités et enjeux des collaborations civilo-militaires, notamment dans le cadre des OPEX. Un autre niveau de décryptage concerne les interactions de l’armée avec les entreprises militaires ou de sécurité privée, avec les organisations gouvernementales/non gouvernementales de l’humanitaire et du développement, dans le cadre des emergency complexes, ou encore avec les cadres politiques, sociaux et de sécurité locaux.

Un troisième axe de réflexion concerne une sociologie de la guerre et des groupes armés engagés dans un conflit. Malgré une recherche sociopolitique française dynamique, originale et pertinente sur la conflictualité non-conventionnelle, cet aspect spécifique reste encore peu intégré à la recherche sociologique unifiée sur le fait militaire. Les études de sécurité relatives à ce phénomène manquent encore, comme on l’a vu, d’ancrage empirique, sociologique et anthropologique, postulant trop rapidement l’érosion du politique dans les configurations conflictuelles contemporaines (subsumées par les logiques identitaires, selon Kaldor, 2006, ou de prédation, selon Collier et Hoeffler, 1998). Les travaux et pistes de recherche existants s’intéressent de manière privilégiée à l’hybridité des acteurs armés et aux alliances conflictuelles et instables entre entrepreneurs de violence et État (Gayer, Jaffrelot, Blom, Briquet, Favarel Garrigues). Ils s’intéressent également aux registres discursifs de légitimation et aux processus sociopolitiques impliquant des acteurs armés non institutionnels (Dorronsoro, Ollsen, Marchal). Ils s’intéressent enfin aux échelles spatiales d’analyse de la conflictualité armée, et d’interférences entre sphères internes et sphères externes des conflits, en lien avec la transnationalité des acteurs armés et des réseaux de solidarité : migrations de conflits et complexes conflictuels régionaux (Djebbi, Gnanguenon, Le Gouriellec, toutes trois membres de la relève stratégique de l’IRSEM). Dans le cadre de ces études, c’est toute la sociologie politique classique de l’État – et du politique – qui est renouvelée, s’inspirant notamment des approches fécondes de Charles Tilly.

Les positionnements méthodologiques spécifiques à la sociologie militaire

Ces axes de recherche, et plus généralement la constitution d’un champ de la sociologie militaire, entraînent des positionnements d’ordre méthodologique également. Traditionnellement opposées aux sciences « dures », les sciences sociales ont toujours eu le souci de revendiquer leur statut de science à part entière. Pour ce faire, dans une perspective durkheimienne, elles ont cherché à s’aligner sur le modèle des sciences expérimentales, en visant le général, l’universel, critère par excellence de scientificité. Or, questionner la tension entre la prétention à l’universel (pour faire de la « science » et asseoir ainsi une légitimité) et la tentation du particularisme (étude limitée à un champ spécifique), ouvre un véritable espace de réflexion dans le débat épistémologique contemporain. Comment prétendre au général quand l’objet étudié est particulier et quand l’objet étudié détermine une approche particulière ? Ecartelées entre ces deux impératifs, les sciences sociales doivent se saisir de tels questionnements. En effet, le fait militaire devenant un « objet » sociologique légitime, cela suppose également d’appliquer des modes et méthodologies d’approche relevant de la sociologie. Ces derniers doivent-ils être repensés en fonction de l’objet en question, ou l’objet permet-il une méthodologie similaire à tout autre objet sociologique ?

Les sciences sociales qui se penchent sur le monde militaire doivent progressivement parvenir à impulser des innovations méthodologiques, afin de se déprendre de la prégnance des méthodologies importées et mises en œuvre « par défaut ». La réalité concrète du terrain impose des contraintes (techniques et modalités du recueil de données, accès au terrain difficile) que le chercheur est amené à prendre en compte, car elles transforment ou déterminent les approches méthodologiques et théoriques. Ce mouvement d’influence réciproque entre le terrain et la démarche scientifique constitue le point névralgique de la réflexion épistémologique sur les travaux produits dans le domaine de la recherche appliquée à l’univers militaire.

En effet, sur le plan de la méthodologie, les points communs entre les différents axes de recherche identifiés consistent en l’importance centrale d’une approche qualitative, à même de prendre en compte des processus de légitimation, les circulations de normes, l’hybridité des acteurs ou encore les évolutions des identifications internes et externes. Cela nécessite la mise en œuvre d’une observation empirique sociologique et donc d’un « terrain », dont les contours, enjeux et modalités doivent être explorés en fonction de la problématique de recherche. Cela pose évidemment la question de la distance critique, le chercheur – s’il n’est pas lui-même membre de l’institution qu’il étudie – devant souvent développer des interactions approfondies avec les acteurs analysés, tout en conservant une « extériorité » analytique et une – supposée – neutralité axiologique. Cela se pose bien évidemment dans le contexte des observations participantes au sein de l’armée régulière, mais aussi dans le cadre de terrains réalisés au sein même de populations « insurgées », ou touchées par la conflictualité armée, avec qui il s’agit pour le chercheur de nouer des liens de confiance, et avec qui il est amené à partager des moments de vie. La question de la sécurité, en contexte instable et/ou autoritaire, est également posée, entraînant des stratégies indirectes d’accès aux acteurs et, éventuellement, à l’information. Enfin, le caractère sensible et souvent confidentiel d’un certains nombre de pratiques (qu’elles émanent d’une armée régulière ou de groupes armés non institutionnels) suppose également des stratégies de compréhension « détournées » et de long terme, ainsi que de nombreux et nécessaires croisements et recoupement entre sources. Comme l’exprime Durkheim en effet, les lois dont procèdent « les guerres, les traités, les intrigues des cours et des assemblées, les actes des hommes d’État […], si elles existent, sont les plus difficiles à découvrir ».

Enfin, les sciences sociales et la sociologie militaire, en tant que champ de recherche encore fragile, doivent rayonner si elles veulent perdurer en faisant entendre leur voix au travers de l’enseignement, des publications et des collaborations inter-institutionnelles et transnationales. Communiquer à l’attention d’un public scientifique et d’un public plus élargi (grâce à des stratégies de vulgarisation maîtrisées), en France et à l’international, s’avère être à la fois une nécessité et un enjeu fondamentaux.

 

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