Présentation du texte de Guy Rocher « L’idéologie du changement comme facteur de mutation sociale » Claude Beauchamp et Madeleine Gauthier

Posted on 2017/03/20

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Fuente: SociologieS

L’œuvre derrière le texte
Un intérêt « daté » pour l’étude du changement social
Le changement comme idéologie ?
L’idéologie comme facteur de mutation ?
Le changement, les valeurs et la religion
Le citoyen ou la vision de l’engagement chez Guy Rocher
Conclusion
Notes de la rédaction
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1« Je crois qu’il y a en moi à la fois un homme d’action et un homme d’études ». Voilà en quels mots se présentait Guy Rocher dans ses Entretiens avec Georges Khal en 1989 (Rocher, 1989). Cette phrase résume en quelque sorte une riche carrière de professeur d’université : des sociologues ont dit de lui qu’il était le dernier des grands sociologues au Québec (Rocher, 2006, p. 53). Mais il a aussi périodiquement accepté de mettre en veilleuse sa carrière universitaire pour laisser libre cours à un engagement dans la cité, de membre d’une commission d’enquête sur l’éducation jusqu’à la fonction de sous-ministre. Ces deux formes d’engagement, loin de s’opposer, se sont nourries, ce qui a fait de lui à la fois un scientifique profondément ancré dans son milieu qu’il cherchait à comprendre avec les outils de la sociologie et un citoyen éclairé par la perspective que lui offrait la même discipline. Né en 1924 à Berthierville sur les bords du Saint-Laurent, il est toujours actif dans la carrière de professeur à l’Université de Montréal où ses champs d’intérêt sont diversifiés : sociologie du droit, sociologie de la santé, droit et nouvelles technologies, sociologie de l’éthique et de la morale, sociologie politique et juridique des réformes… pour n’en nommer que quelques-uns plus récents.

2L’œuvre écrite de Guy Rocher est si abondante que le choix d’un texte fut forcément arbitraire. Cette présentation laissera sans doute transparaître la marque du choix de ses auteurs. Que Guy Rocher y voit celle d’une profonde estime et de la reconnaissance pour le modèle qu’il a été pour nous tous. Ce texte sur le changement social, « L’idéologie du changement comme facteur de mutation sociale » publié en 1973 dans un ouvrage sur Le Québec en mutation (Rocher, 1973a, pp. 207-239) nous apparaît unique par son originalité. Concevoir le changement comme une idéologie et concevoir cette idéologie comme facteur de mutation sociale, seul Guy Rocher pouvait le faire. Ce texte expose avec force les dimensions de sa personnalité : on y perçoit les nuances de sa pensée, son talent de vulgarisateur, l’interaction entre la théorie et l’action et le fil conducteur qui les réunit, une conception de la sociologie dont la portée pédagogique conserve toute son actualité.

L’œuvre derrière le texte
3Toute l’œuvre de Guy Rocher est traversée par la question du changement social. Il consacre à cette notion de la sociologie le dernier chapitre du deuxième tome et la totalité du troisième tome de son Introduction à la sociologie générale (Rocher, 1968), la pièce maîtresse qui, par ses multiples traductions, lui a valu une réputation internationale. Il est en effet, parmi les grands sociologues québécois qui ont marqué sa génération, celui qui a été le plus cité hors du Québec et du Canada (Saint-Pierre & Warren, 2006, p. 299).

Un intérêt « daté » pour l’étude du changement social

4L’intérêt de Guy Rocher pour la question du changement social est daté : le sociologue entre dans la vie universitaire, comme il l’écrira lui-même, au moment de l’arrivée des « jeunes nations » dans le concert des relations internationales, soit celui de leur décolonisation et de leur effort pour sortir du sous-développement. En même temps, les sociétés avancées vivent une crise des structures et de la culture en tension entre le rêve d’un monde de paix et d’amour et la contestation du capitalisme et de la bureaucratie, rêve et contestation principalement portés par les jeunes auxquels le sociologue Guy Rocher s’intéresse (Rocher, 1968, tome 3, pp. 336-337). Le rappel du mouvement étudiant des années 1960, par son extension dans les pays dits développés, témoigne suffisamment des enjeux qui avaient cours et qui appelaient une théorie qui aurait permis de les expliquer. Guy Rocher voyait dans cette incontournable inscription des sociologues dans la société de leur temps le stimulant défi qu’il a voulu lui-même relever (Rocher, 1968, tome 1, p. 17).

5Guy Rocher reconnaissait alors l’impasse de la théorie sociologique pour expliquer les transitions en cours qui n’ont pas nécessairement la portée de l’évolution historique que les pères de la sociologie ont voulu attribuer à la notion de changement. Elles concernent les « transformations observables et vérifiables sur de plus courtes périodes de temps » (Rocher, 1968, tome 3, p. 340). La distinction que faisait Parsons – son directeur de thèse à l’Université Harvard – entre évolution à long terme, changement d’équilibre du système social et changement de structure, l’inspire (Rocher, 1968, tome 2, p. 322). Mais il tient compte aussi de tout un courant qui a marqué ces années autour de l’œuvre de Marx pour en montrer les lacunes dans l’étude du changement social, mais aussi les apports dont la reconnaissance de l’historicité des sociétés. La notion d’évolution suppose une vue à long terme des sociétés, alors que la notion de changement s’applique à une vision dynamique que certains fonctionnalistes ont négligée, au regret de Guy Rocher, pour une vision statique. De ce point de vue, le sociologue ne ménage ni les fonctionnalistes qu’il a pu côtoyer lors de sa formation à Harvard, ni les marxistes, montrant à la fois les convergences et les limites des diverses approches.

6Quelle liberté de pensée au moment où la posture épistémologique des uns et des autres s’affichait avec beaucoup de conviction ! Ayant choisi, dès ses premiers enseignements en sociologie, de plonger immédiatement dans un cours d’introduction à la sociologie, peut-on voir, dans cette attitude de Guy Rocher, le besoin qu’il a ressenti de se faire « une certaine unité de pensée à l’intérieur de la sociologie » (Rocher, 1974, p.245.) à la suite de deux périodes importantes dans son cheminement dans la discipline. Il y a d’abord eu ses premiers contacts avec la sociologie à l’Université Laval où il a découvert le « positivisme scientifique ». Il a connu par la suite ce qu’il a nommé sa « deuxième crise intellectuelle », soit la découverte du relativisme culturel.

Le changement comme idéologie ?

7Comment, dans le texte commenté, Guy Rocher en arrive-t-il à identifier le changement à une idéologie, qui plus est serait « facteur de mutation sociale » ? La notion d’idéologie telle que définie à divers endroits de l’Introduction à la sociologie générale n’a peut-être pas la connotation négative de conscience fausse que l’approche marxiste a pu laisser sous-entendre en parlant de la représentation que les classes sociales se font de leur situation. La notion a fait l’objet de toute une série de travaux à l’époque dans les universités québécoises, ce qui montre bien que la manière d’aborder le thème demandait certaines précautions que Guy Rocher n’a pas négligées. Pour lui, la notion d’idéologie est justement associée à la représentation que les sociétés ou les membres d’un groupe social se font d’eux-mêmes, mais il ne qualifie ni négativement ni positivement cette représentation : il la constate. La perception de l’époque, selon ses mots, était qu’une nouvelle société était en germe qui se substituerait à la société industrielle et dont la caractéristique principale ne faisait pas encore l’unanimité : société industrielle avancée, société post-industrielle, société programmée, société de consommation… ? Ce qui faisait l’unanimité, c’était l’idée que cette société était en changement. Le slogan « Il faut que ça change ! » avait fait sa marque durant les années 1960 au Québec, concrétisé par la Révolution tranquille proposée par le gouvernement libéral de l’époque.

8Mais voilà que Guy Rocher trouve insuffisante cette approche de la notion d’idéologie qui se veut objective. Il lui ajoutera une dimension subjective. Il dira que c’est aussi « une perception du monde, une certaine conviction ». Le changement ne se produit pas qu’en dehors de l’homme mais aussi par l’homme comme il l’exprime ailleurs (Rocher, 1968, tome 3, p. 394). On reconnaît ici l’importance que le sociologue porte aux dimensions culturelles de l’action sociale tout comme à l’intervention sociale dont témoignent ses propres engagements. Il écrivait récemment : « Dans l’analyse du changement social, j’ai tôt expérimenté qu’il n’y avait pas d’évolution nécessaire ni irréversible » (Rocher, 2006, p. 15), ce qui l’a tenu éloigné selon ses mots de « toute forme de pensée déterministe » (Ibid.).

9Dans sa définition de l’idéologie du changement proposée dans le texte choisi, Guy Rocher fait montre d’une grande culture historique retournant aux racines « scientifiques » de la notion dans la révolution culturelle du Moyen-Âge jusqu’à l’apport des chercheurs de la fin du xixe siècle dont ceux de Freud et de Marx. Plus encore qu’une « perception du monde », l’idée de changement contribuait à l’époque où il a écrit son texte à justifier la situation d’un groupe, à assurer sa cohésion et à appeler une « remise en question » et des « transformations plus ou moins radicales ». Parmi ces changements radicaux, il y avait cette image de l’homme qui est redevable à la psychologie, celle de Freud principalement. Cette image enseigne que l’homme agit avec tout son passé et réagit sans cesse à tous ses conflits intérieurs en refaisant constamment l’image de soi. Il associe cette idée de tension à la théorie des conflits de Marx. L’idéologie du changement est, en ce sens, suffisamment forte – faut-il ajouter dans la conscience collective tout autant que dans la conscience individuelle – pour insuffler une nouvelle morale où le statu quo apparaît comme une faute. « Cette fusion de l’idéologie des plans sociologique et psychologique lui confère assurément une force d’action exceptionnelle », affirmera-t-il ailleurs (Rocher, 1968, tome 2, p. 397).

10Cette dernière phrase rapproche en quelques mots les deux disciplines que Guy Rocher a connues à l’Université Harvard à l’époque de ses études, la psychologie et la sociologie et qu’il retrouvera lors d’un séjour en France en compagnie de l’équipe de recherche de Paul-Henry Chombart de Lauwe en 1957-58. Cela peut expliquer qu’il ne sera le héraut ni de l’une ni de l’autre des grandes théories qui se livraient une bataille à finir en sociologie dans les années 1960 et 1970. Cela ira jusqu’à publier un ouvrage sur Parsons en langue française pour rétablir un certain équilibre et faire connaître la sociologie américaine à un auditoire davantage tourné vers d’autres thèses (Rocher, 1972).

11On reconnaîtra dans le vocabulaire utilisé dans le texte sur l’idéologie du changement un procédé pédagogique qui caractérise aussi la personnalité de Guy Rocher. Ce procédé s’observe ici tout particulièrement dans un vocabulaire accessible qui apparaît à plusieurs endroits dans le texte alors que l’auteur utilise un langage connu de son auditoire – le texte fait suite à une conférence – pour faire comprendre une notion scientifique aride. S’il parle du statu quo comme d’une faute, il dira plus loin que c’est « grâce à cette idéologie qu’on fait aujourd’hui des examens de conscience partout dans le monde ». Il parlera aussi du changement comme d’un critère moral « qui distingue ce qui est bien de ce qui ne l’est pas ». Sans doute utiliserait-il, pour se faire comprendre en 2008, d’autres mots que ceux de faute, d’examen de conscience ou de distinction entre le bien et le mal, de tels mots ne faisant plus partie du langage populaire de la société québécoise « sécularisée », mais il en utiliserait d’autres tout aussi parlants qui illustreraient sa grande capacité de vulgarisation.

L’idéologie comme facteur de mutation ?

12Pour revenir à l’idéologie du changement, cette fois comme facteur de mutation, qu’est-ce donc qui se trouve ébranlé par cette idéologie ? L’observateur de la société québécoise (et d’autres sociétés d’Occident aussi) identifie dans le même texte les trois piliers qui ont assuré traditionnellement la stabilité de la société : la propriété, l’autorité et la rationalité. Chacun de ces piliers s’est historiquement construit dans des contextes de révolution sociale : le passage du nomadisme à la sédentarité dans le premier cas, l’obligation pour les sociétés de se doter d’une autorité pour assurer son fonctionnement dans le deuxième et le type de rationalité, la rationalité bureaucratique, qui serait surtout apparue avec la société industrielle conçue comme une immense mécanique, dans le troisième. Parmi les acteurs qui contribuent à remettre en question les bases de légitimation de ces trois piliers, plus particulièrement au Québec de ces années, se trouvent les jeunes. On aura reconnu ici l’héritage des années 1960. Si l’idéologie du changement rencontre des résistances, d’abord en soi par un certain besoin d’ancrage et de stabilité, et porte des contradictions comme celle d’ériger en absolu la relativité elle-même, elle constitue pourtant un point de ralliement. Pour Guy Rocher, cette idéologie semble avoir imprégné si profondément les consciences qu’il en appelle à un nouvel équilibre où le changement ne serait plus vu comme une valeur en soi mais d’une manière instrumentale.

Le changement, les valeurs et la religion

13Le texte sur l’idéologie du changement comporte aussi des références aux valeurs et toute une partie à la religion. Cela n’étonne guère puisque, pour le sociologue, le changement est « un des lieux principaux où se créent les valeurs » (Rocher, 1968, tome 3, p. 396). Il avait cependant, bien avant, pris soin de distinguer la place que l’idéologie occupe par rapport aux valeurs et dans la culture : valeurs et culture appellent un consensus qui va de soi alors que l’idéologie prend « une allure plus rationnelle, plus explicite et aussi plus militante que les modèles et les valeurs » (Ibid., tome 1, p. 116). Il faut voir comment, dans le texte proposé, il applique la notion d’idéologie à l’Église catholique au Québec.

14Le texte se termine en effet par quelques pages sur l’Église et le changement. Cela pourra en étonner plus d’un. Les commentateurs de l’œuvre de Guy Rocher ne se sont pas beaucoup arrêtés à cette dimension de ses intérêts d’acteur, d’observateur et de chercheur, sinon Nicole Laurin récemment. Dans un texte hommage qui lui est adressé et qu’elle intitule « L’énigme de la société québécoise », elle s’interroge, à la manière dont l’aurait fait Guy Rocher, sur la rapide disparition de ce qui a constitué les racines religieuses des liens dans la collectivité québécoise et sur l’absence de discours social ou sociologique sur la foi (Laurin, 2006, pp.161-183). Ce questionnement trouve aujourd’hui toute son actualité au Québec alors que celui-ci se questionne sur les racines de son identité au moment d’une commission d’enquête sur les « accommodements raisonnables » instaurée à la faveur de demandes le plus souvent rattachées à une religion et liées plus spécifiquement au phénomène de l’immigration.

15Il faut replacer le texte sur « L’idéologie du changement comme facteur de mutation sociale » dans le contexte où il a été produit. Il s’agit d’une conférence prononcée à l’Institut de Pastorale devant des catholiques susceptibles de réfléchir à la place de la religion dans leur vie et dans la société. Il leur pose clairement la question : dans le contexte de l’idéologie du changement, où se situe l’Église ? Après avoir brièvement montré comment l’Église avait été en dehors des grands courants de pensée contemporains et avait manifesté une résistance au changement en maintenant ce qui avait été les trois piliers de la société pendant les derniers siècles, l’auteur semble regretter qu’elle n’ait pas su rendre témoignage de la pensée judéo-chrétienne dans son authenticité : « vision d’un monde en évolution, d’un peuple en marche… ». Plus tard, dans les entretiens qu’il accorde à Georges Khal, il ira jusqu’à dire que « La religion devrait limiter à un strict essentiel ses interventions dans la vie morale des personnes » (Rocher, 1989, p. 214).

16Dans un autre texte du volume sur Le Québec en mutation, Guy Rocher traitera de « L’incroyance religieuse comme phénomène sociologique » (Rocher, 1973b). Il en dégage les caractéristiques générales qu’il situe dans l’évolution socioculturelle du Québec : une incroyance qui n’appartient pas à un athéisme militant, mais plutôt à un besoin de rupture avec l’Église (plutôt qu’avec Dieu) ; une incroyance faite de doute à l’égard de certains dogmes, de perte de signification des rites traditionnels et du « folklore religieux » ; bref une incroyance qui porte sur des éléments secondaires de la foi. Cette incroyance, pour l’auteur, est sociologique en ce qu’elle est un phénomène collectif : les jeunes, en particulier, ont peur de dire qu’ils sont croyants et cette peur s’est étendue aux générations aînées et a atteint les médias d’information. Cette incroyance ne serait pas le fait d’une classe sociale. Elle atteint tous les milieux sociaux et géographiques bien qu’elle revête toutes sortes de formes et de nuances. Le sociologue suggère alors d’établir une typologie des incroyants ou des formes d’incroyance (Ibid., p. 248). Guy Rocher ne se contente pas de décrire le phénomène social de l’incroyance, mais examine ensuite la question d’un autre point de vue, en adoptant celui de l’incroyant pour qui l’incroyance n’est pas nécessairement une négation, mais l’affirmation d’une autre foi. Il y voit d’abord la foi en l’homme, la foi dans la vie présente et la foi dans l’histoire que l’homme fait, ce qui peut signifier, dans ce dernier cas, le transfert du religieux au politique.

17Voilà en quelques paragraphes un commentaire trop succinct de ce que le texte sur « L’idéologie du changement comme facteur de mutation sociale » apprend de la pensée de son auteur : sa conception du changement social, sa définition de l’idéologie et des valeurs qui la sous-tendent. Il nous révèle la vision de Guy Rocher d’une idéologie fort prégnante dans le Québec du milieu du dernier siècle, l’idéologie du changement, qui se manifeste entre autres dans la montée de l’incroyance religieuse. Ce texte laisse aussi entrevoir à quelles nourritures intellectuelles le sociologue a puisé, en particulier les sociologues qui ont nourri sa pensée, une pensée qu’il s’est toujours gardée de ne pas faire tomber dans la rigidité des dogmes tout autant scientifiques que religieux.

18Ce texte a permis aussi de mesurer les qualités pédagogiques de son auteur. Il s’agit de prononcer le nom de Guy Rocher devant un de ses anciens étudiants, 500 étudiants annuellement dira-t-on dans la présentation d’un volume en son honneur (Saint-Pierre & Warren, 2006, p. 7), pour s’entendre dire « Quel professeur ! ». Il manque à ce portrait une brève incursion dans la carrière de Guy Rocher en tant qu’homme d’action.

Le citoyen ou la vision de l’engagement chez Guy Rocher
19Dans un des plus récents textes où on lui a demandé de se présenter, Guy Rocher intitule son propos « Être sociologue-citoyen » (Ibid., p. 10). Il avouera que sa pratique de la sociologie a été marquée par un va-et-vient entre « la pratique de l’action » et « la pratique de l’interprétation ».

20Les premières expériences qui l’ont marqué ont été liées à son passage à la Jeunesse étudiante catholique durant les années 1940, dans ce mouvement caractérisé par son attitude critique envers l’institution ecclésiale, par l’objectif de la changer et de changer les milieux de vie et par sa pédagogie du voir-juger-agir. C’est là qu’il a d’abord pris conscience des changements en cours et, par le biais de son implication au sein de la vie étudiante, de l’importance de l’action pour orienter ce changement. Il découvrait en même temps les limites de cette action faute de l’appareil intellectuel qui aurait permis d’interpréter le changement et d’orienter l’action. Il dira que ce mouvement a joué le rôle d’une « présociologie » dans sa vie (Ibid., p. 11).

21Il découvre la sociologie à l’Université Laval de Québec comme étudiant à la fin des années 1940. Cette sociologie, celle des fondateurs de la discipline ou à tout le moins de la pensée sociologique, ne fournissait pas directement d’instrument d’interprétation systématique du changement ou de l’action. Plus tard, il découvrira, lors de ses études de doctorat à l’Université Harvard, qu’il y avait même une scission entre la théorie sociologique et les recherches empiriques de l’École de Chicago. Il remercie encore de Tocqueville de lui avoir fait découvrir dans un ouvrage pourtant ancien, De la démocratie en Amérique (Tocqueville, 1935-1840), le lien qui pouvait s’établir entre la théorie et l’empirie dans l’étude de la dynamique d’une société en changement. C’est par l’étude de cet auteur que Guy Rocher aura perçu dans la théorie de Parsons l’idée de révéler l’esprit démocratique de la société américaine à elle-même à l’encontre des fascismes et des communismes qui gagnaient d’autres sociétés bien qu’il reproche en même temps au maître de ne pas l’avoir fait plus complètement.

22Il dira encore que « le citoyen a toujours accompagné, souvent précédé et aussi suivi, le sociologue » (Saint-Pierre & Warren, 2006, p. 13). Il a toujours vu l’enseignement comme un engagement. Le récit de ses implications hors de celui-ci serait long. Qu’il suffise de rappeler qu’il fut expulsé de l’Université Laval pour s’être impliqué dans la grève de l’amiante de 1949, qu’il a participé aux travaux de la Commission royale d’enquête sur l’enseignement (commission Parent) au début des années 1960, commission qui a contribué à la Révolution tranquille par ses propositions qui équivalaient à chambarder le système d’éducation à peu près sous toutes ses dimensions et à entraîner la séparation de l’Église et de l’État dans ce secteur. Par la suite, on le retrouvera deux fois comme sous-ministre au Conseil exécutif du gouvernement du Québec : au développement culturel (1977-1979) où il aura été un des artisans du Livre blanc sur la culture à l’origine de la Charte de la langue française (Loi 101), et au développement social (1981-1983).

23Outre la recherche et l’enseignement, il a aussi consacré une partie de son temps à l’organisation et à la structuration du milieu universitaire. Il a été directeur de l’École de service social et de la revue Service social (1958-1960) à l’Université Laval, il a contribué à la création du département de sociologie de l’Université de Montréal (1965-1966), à la fondation de l’Association internationale des sociologues de langue française (1958), il a été membre du groupe de travail MacDonald sur la recherche universitaire au Canada (1967-1974), pour ne citer que quelques exemples.

24Cet engagement à fond dans les questions politiques les plus brûlantes de l’heure et dans l’organisation de la vie universitaire ne l’empêchera pas de demeurer sociologue. Il dira : « Devant chaque problème, j’ai besoin de rechercher les fondements théoriques par lesquels on peut l’éclairer » (Rocher, 1989, p. 83).

Conclusion
25L’Association Internationale des Sociologues de Langue Française tout comme la sociologie québécoise peuvent se réjouir de toujours pouvoir compter sur l’apport incommensurable et l’engagement de Guy Rocher qui a traversé les périodes pour le moins palpitantes de la vie de nos sociétés, mais d’abord celle de la société québécoise où il est fortement enraciné. Il continue d’y être un observateur vigilant et un engagé qui ne se récuse pas. Sa présence dans les médias est encore remarquée, mais sa participation à l’édification d’une sociologie du droit l’est tout autant. Lors de son congrès de Québec en 2000, les membres de l’AISLF ont pu être témoins de la vigueur de sa pensée. Il s’est même permis une remarque tout en proposant un programme :
Bibliographie

« Bref, la contribution que la sociologie peut apporter à ce vaste chantier de la mondialisation/globalisation ne tient pas, à mon avis, aux ressources de la discipline, mais plutôt à l’énergie que les sociologues mettront à porter l’analyse de la mondialisation sur tous les fronts sur lesquels elle s’avance et à tous les niveaux de réalité où elle exerce son action et son influence. À ces fins, la sociologie de langue française n’a pas encore assez dit son mot. Il est temps qu’elle s’y mette » (Rocher, 2001, p. 31).

Laurin N. (2006), « L’énigme de la sociologie québécoise », Sociologie et société québécoise. Présences de Guy Rocher, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal

Rocher G. (1972), Talcott Parsons et la sociologie américaine, Paris, Presses Universitaires de France

Rocher G. (1974), « Itinéraires sociologiques, Guy Rocher (1952) », Recherches sociographiques, La sociologie au Québec, vol. 15, n°2-3, p. 245

Rocher G. (1968), Introduction à la sociologie générale, Montréal, Éditions Hurtubise H.M.H.

Rocher G. (1973a), « L’idéologie du changement comme facteur de mutation sociale », dans Rocher G., Le Québec en mutation, Montréal, Éditions Hurtubise H.M.H., pp. 207-221

Rocher G. (1973b), « L’incroyance religieuse comme phénomène sociologique », dans Rocher G., Le Québec en mutation, Montréal, Éditions Hurtubise H.M.H., pp. 241-257

Rocher G. (1989), Entre les rêves et l’histoire. Entretiens avec Georges Khal, Montréal, Victor-Lévy Beaulieu Éditeur

Rocher G. (2001), « La mondialisation : un phénomène pluriel », dans Mercure D. (dir.), Une société-monde ? Les dynamiques sociales de la mondialisation, Québec et Louvain-la-Neuve, Les Presses de l’Université Laval et De Boeck Université

Rocher G. (2006), « Être sociologue-citoyen », dans Saint-Pierre C. & J-Ph. Warren (dir.), Sociologie et société québécoise. Présences de Guy Rocher, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal

Saint-Pierre C. & J-Ph. Warren (dir.), Sociologie et société québécoise. Présences de Guy Rocher, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2006

Tocqueville A. (1835-1840), De la Démocratie en Amérique, Paris, Éditions C. Gosselin

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Pour citer cet article

Référence électronique
Claude Beauchamp et Madeleine Gauthier, « Présentation du texte de Guy Rocher « L’idéologie du changement comme facteur de mutation sociale » », SociologieS [En ligne], Découvertes / Redécouvertes, Guy Rocher, mis en ligne le 28 octobre 2008, consulté le 19 mars 2017. URL : http://sociologies.revues.org/2313
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Auteurs

Claude Beauchamp
(1939-2007) – Université Laval, Québec, Qc, Canada

Madeleine Gauthier
INRS Urbanisation, Culture, Société, Québec, Qc, Canada – Madeleine_Gauthier@ucs.inrs.ca

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